Cher Monsieur Ducasse, n'ayant
pas l'honneur de vous connaître, si ce n'est de réputation, je me
permets de vous écrire par l'intermédiaire de mon journal préféré pour
vous demander de m'éclairer sur la déception que j'éprouve lorsque je
m'invite dans vos maisons du Pays Basque. Je me souviens d'un soir à
“Iparla” où Christian Parra me reprocha d'avoir écrit dans la Semaine
du Pays Basque ou le Guide Hubert que votre adresse “n'était pas à la
hauteur de la montagne qui lui a donné son nom.” A l'époque, vous ne
juriez que par son boudin (proposé “à la carte” et en “conserves à
emporter impérativement pour prolonger chez soi ce véritable moment
d'authenticité fait de saveurs et de parfums partagés”) et votre ami
d'il y a deux ans était votre ardent défenseur. Depuis, beaucoup d'eau
a coulé sous le Pont d'Enfer et “Ostape, une Auberge en Navarre” a
rejoint le giron des maisons, provençales ou toscanes, accolées à votre
nom.
Allez-donc savoir pourquoi, lors de mon dernier dîner à “Ostape”,
le joli titre de la pièce “La Ville dont le Prince est un Enfant” s'est
mis à trotter dans ma tête dès la fin du repas. Sur le moment, je n'en
voyais pas la raison : votre bibliothèque regorge plutôt d'oeuvres
d'Anatole France - sans doute en hommage à “La Rôtisserie de la Reine
Pédauque” - que d'écrits de Montherlant. Est-ce l'excellent Kir
“maison” à base de cidre et de crème de cassis, ou les parfaits “amuse
bouche” dominés par “la truite de Banca” et un succulent jambon dont
vous me confierez l'adresse, qui m'ont fait rêver d'un dîner princier ?
Il n'en est rien. Si le titre de cette pièce m'ést revenu ce soir là à
l'esprit, c'est pour l'avoir inconsciemment paraphrasé en “l'Auberge
dont le Chef est un absent.” Cela tient sans doute au déroulement de
mon dîner. Que dire en effet de la “Tarte d'anchois aux herbes” sinon
qu'elle n'était guère goûteuse. Avec trois brins de salade en
accompagnement, crus et totalement dessalés, “mes” anchois s'ennuyaient
ferme sur une pâte pourtant bien relevée. Trop cuit et un peu sec à mon
goût, le pavé de morue à l'ail rose et son jus pimenté précédait un
mini pigeon grillé aux épices, joliment rosé mais chichement entouré
d'un “effeuillé d'oignons nouveaux”. Béarnais et trop jeune, “l'Ossau,
Ardi Gasna” précédait cependant une très légère composition de “fraises
et cerises, granité au vin rouge et caillé de brebis”.
Malgré cet excellent dessert, Cher Monsieur Ducasse, je ne puis
me joindre au choeur des mes confrères chantant vos louanges. Et Dieu
sait si j'aimerais contribuer à votre gloire ! Peut-être y
parviendrai-je un jour, dans un mois, dans un an, lorsque, entre deux
avions, vous passerez par Bidarray, et que, en personne, vous me ferez
cuire un oeuf ! Tout bêtement, sans procuration ! Et ce jour là, j'en
suis convaincu, j'écrirai à mon tour que vous êtes le meilleur
cuisinier du monde.
OSTAPE, Une Auberge en Navarre - 64780 Bidarray. tél.05.59.37.91.91.
Bernard CARRERE publié dans LA SEMAINE DU PAYS BASQUE
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