Editorial par Carlo Petrini * (revue Slow Food International n°57)
De grandes choses se préparent pour slow food ….il m'arrive de m'arreter pour réfléchir à
ce que nous avons accompli et à ce que nous sommes devenu pendant les 20
dernières années
Depuis que nous avons embarqué dans cette grande
aventure, notre philosophie a évolué. Nous sommes passés du droit au plaisir,
notamment à travers la défense de la biodiversité, à la poursuite d'une
nourriture «bonne, propre et juste». Ces deux éléments, et d'autres aussi, font
désormais un tout cohérent. Leur dénominateur commun? La joie d'être, de rêver
et de réfléchir ensemble. Une chanson de l'auteur interprète Claudio Lolli m'a
fait récemment penser à ce que Slow Food représente aujourd'hui et comment le
mouvement devrait se développer dans les années à venir. Les vers que nous
avions adopté comme une devise dans le numéro 56 de Slow, «Nous rendons la
terre riche / Nous qui souffrons/ Maladie du sommeil et malaria/ Nous qui
récoltons le coton, le riz, le blé/ nous qui plantons le maïs/ D'un bout à
l'autre du plateau/ Nous pénétrons les forêts/ Nous cultivons les savanes/ Nos
bras chaque jour cherchent plus loin» résonne comme l'hymne de notre mouvement.
Unis mais hétérogènes, soucieux de faire quelque chose pour notre planète et, à
travers les fruits qu'elle nous donne (c'est à dire notre alimentation), de
contribuer au plaisir et au bien-être du plus grand nombre possible de ses
habitants. Dans ce texte, les mots«C'est nous qui embellissons la lune/ Avec
nos vies/ Vêtues de loques et de perles de verre» sont à l'image de notre
idéalisme. La lune évoque la quintessence de Slow Food, une distillation des
principes qui n'ont pas changé en 20 ans d'activité. La lune dit notre
utopisme, notre penchant pour la réflexion, la réflexion positive. La lune dit
notre courage de rêver, d'inventer et de trouver des liens entre des choses qui
paraissaient jusqu'alors isolées. La lune dit notre culture ouverte au monde
des paysans sans terre, des petits agriculteurs, des chefs de cuisine et des
universitaires.
Révolution
Champs, cuisines, universités, pays, villages, villes ‑une
culture complexe et innovante ouverte à tout et à tous comme source de
croissance, de création et de plaisir. En associant plaisir et engagement, nous
avons déclenché une révolution culturelle mineure qui a fait des émules dans le
monde entier, s'adaptant partout aux réalités locales et impliquant tous types
de personnes. Ne sous-estimons pas les effets de la pensée collective: les
résultats obtenus à ce jour ne peuvent que nous donner plus de foi dans le
travail que nous avons entrepris. C'est une leçon que nous tirons de la
gastronomie, cette science interdisciplinaire sur laquelle s'est bâtie notre
nouvelle approche, la graine qui a fait germer et croître notre mouvement.
Maintenant que je regarde en arrière, je me rends compte que le chemin que nous
avons parcouru nous rend unique, mais aussi que ce chemin ne peut être tout à
fait compris qu'à travers un long bilan. En nous cantonnant aux taches
quotidiennes, nous aussi, nous risquons de perdre de vue l'amplitude et
l'importance de toutes les choses que nous avons réussi à faire bouger. C'est
encore plus vrai des observateurs extérieurs, dont certains pensent que, parce
qu'ils nous ont connus il y a vingt ans, ils savent qui nous sommes
aujourd'hui. Ceux que nous n'avons pas informé régulièrement des évolutions
constantes qui caractérisent le mouvement peuvent avoir de nous une image
floue, peut-être même déformée. À nous aussi, il est difficile de fournir une
description fidèle de nous-mêmes. Comme pour les êtres humains: ils sont
difficiles à résumer de l'extérieur, mais il n'est pas plus facile de se
résumer soi-même. Dans le passé, il m'est arrivé de décrire Slow Food comme un
organisme vivant. Un organisme doué d'une multiplicité d'âmes, de compétences,
de modes de vie. Je voulais décrire à quel point notre réseau de réseaux (des
associations nationales et internationales, les communautés de Terra Madre, les
Presidia, etc.) est une entité qui ne se repose jamais sur les lauriers, qui ne
cesse jamais de changer et de grandir. Au fil des jours, nous prenons le temps
de nous regarder dans un miroir pour évaluer notre progression. Pour nous
réinventer, éliminer nos éventuels défauts, pour nous étendre ou réduire la
voilure, selon ce qu'exige comme une organisation classique, mais comme
n'importe quel organisme vivant, en interaction constante avec son milieu. Et
comme tout organisme vivant, nous devenons de plus en plus complexes dans une
société de plus en plus complexe ou l'immatériel prend de plus en plus
d'importance au détriment du concret. II nous faut être pleinement conscients
de ce fait, mais sans perdre de vue que l'objet de notre attention reste l'une
des choses les plus tangibles, les plus matérielles de la terre : devons prendre conscience de notre capacité à gérer les phénomènes qui
articuleront le futur. Ce que nous sommes, le chemin que nous avons parcouru et
notre histoire ne nous disent pas autre chose
* Président de
Slow Food et auteur de plusieurs livres, dont Bon, propre et juste : Éthique de la gastronomie et
souveraineté alimentaire et de Slow Food,
manifeste pour le goût et la biodiversité : La malbouffe ne passera pas !
(éditions Yves Michel)
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